Le 15 octobre dernier, notre Ministre des Transports est pressé : il doit se rendre à une réunion concernant la sécurité routière où il doit exposer ses théories (!) et surtout la justification des mesures qu'il s'apprête à faire voter. Alors il demande à son chauffeur de foncer, faisant au passage fi des feux et autres accessoires destinés à réguler et à sécuriser la circulation. Tandis que le digne équipage brûle un feu rouge, un idiot de scootériste a la maladresse et surtout la malchance de se trouver sur leur chemin ! L'affaire prêterait évidemment à rire s'il n'y avait un blessé.
Ce qui choque peut-être le plus dans cette histoire, c'est sa stupidité. On peut parfaitement brûler tous les feux rouges du monde en prenant le plus grand soin de ne faire courir de risque à personne : la perte de temps qui consiste à vérifier que la voie est libre, éventuellement à s'assurer que les autres conducteurs ont vu le girophare et qu'ils ont la possibilité d'en tenir compte est absolument infime. Encore faut-il s'y astreindre.
Exposer la totalité des réflexions induites chez moi par ce fait divers pratiquement passé sous silence me conduirait sans nul doute devant les tribunaux.
Je me contenterai donc simplement de rappeler à cette occasion quelques unes des réflexions qu'au fil des années j'ai été amené à coucher sur le papier.
Dans le chapitre de "JE SUIS UN CHAUFFARD" qui traite de la transgression (intitulé "Désobéissance"), évoquant l'histoire de la victime d'une voiture de police qui avait "emprunté" un sens interdit (interdit au vulgum pecus, s'entend !) j'écrivais, parlant de "l'exercice d'un droit au mépris des précautions les plus élémentaires" : "Comme si le droit légal de faire une chose exonérait de l'obligation morale de la faire proprement". Je voulais bien sûr parler de "ce sens moral qui impose aux personnes qui en sont suffisamment pourvues de prendre les mesures qui conduisent au respect et à l'intégrité des Autres". (JE SUIS UN CHAUFFARD : "Critique de la raison impure").
Tandis que dans la Lettre écrite au décours de la mort de la princesse Diana (ABC : Lettre de septembre 97) je fustigeais le fait que "les possibilités qu'ont certains individus de ne pas se plier aux réglementations sont totalement indépendantes de leur potentiel de nuisance, par exemple la dangerosité".
A propos des obligations qui selon moi devraient s'imposer aux Responsables (JE SUIS ... : "Charte magique"), j'écrivais, faisant l'historique de la transition entre la dictature et la démocratie : "une caractéristique est restée : c'est l'irresponsabilité absolue de la ou des personnes à qui le pouvoir a été dévolu".
(Ceci dit, il est difficile de faire passer la loi que l'on est en train de nous concocter pour une expression de la démocratie, même si le texte doit être approuvé par une majorité d'Elus enrégimentés).
A de multiples reprises, j'ai par ailleurs dénoncé le fait que dans le domaine qui nous préoccupe, les Responsables bombardés "Spécialistes" de la sécurité routière n'avaient aucunement à faire la preuve de leur capacité à appréhender les problèmes de la route et à assurer eux-mêmes la sécurité des autres (ABC : Lettre de juin 97, Lettre d'Août 97).
Bien au contraire, à propos de l'exonération de responsabilité d'un gendarme dans un accident très grave, exonération secondaire survenue après sa nomination à la Direction de la Sécurité Routière, j'ai raconté comment il y avait "ceux qui avaient le droit de blesser ou de tuer" tandis que d'autres sont sanctionnés sans avoir causé le moindre dommage. (JE SUIS.. : "Ne croyez pas qu'les gendarmes.." )
Pour expliquer la perpétuation d'une hécatombe facile (techniquement) à juguler, j'ai toujours fait un parallèle entre les conducteurs dangereux et les Responsables dont nous avons été affublés (vantardise, transformation de la réalité, refus de tenir compte des expériences antérieures, incapacité de faire le lien entre l'insécurité et leurs propres manques, projection au contraire de leur responsabilité sur autrui ..)
Pour ne parler que de la projection ("Regardez, moi, quand je suis pressé, je prends tous les risques !"), ce qui est vrai pour les uns ne l'est pas pour d'autres. "Si certains ont des accidents, c'est de votre faute, même si vous n'en avez jamais" (JE SUIS .. : "Critique de la raison impure").
Ce qui entraîne illico le déplacement de la sanction. Dans la Lettre du mois d'Août 97 j'ai expliqué le fonctionnement de ces Juges qui condamnent en fonction de leur propre façon de conduire et, dans la conclusion générale de JE SUIS UN CHAUFFARD ("Manger l'herbe d'autrui") j'ai écrit :
"Exactement comme le mauvais conducteur qui projette sur autrui la faute de son comportement, ils ont le pouvoir de vous rendre responsable de leur incapacité à appréhender et à résoudre les problèmes de la route. Ils vous le feront payer d'autant plus cher".
Tout ceci pour dire que si vous êtes comme moi un conducteur qui ne franchit en général un feu vert qu'en prenant garde à ce qu'il n'y ait pas un salopard en train de griller le feu pour lui rouge, vous allez pouvoir être dépouillé, jeté au cachot en l'absence du moindre dommage causé à autrui (éventuellement sur dénonciation rendue obligatoire, à l'hypocrisie près) sur les préconisations d'une personne qui laisse son chauffeur brûler les feux rouges dans des conditions dangereuses avérées !
Rappelons à ce propos que dans la lettre inaugurale de l'ABC (Lettre de mars 97) j'ai évoqué "une réglementation tellement insensée qu'elle semble avoir été mise en place par ceux-là mêmes qu'elle prétend combattre".
Si cela fait trente ans que toute l'évolution de l'insécurité routière et de la réglementation me donne raison (Lettre ABC : décembre 97), je jure que je n'entends aucune voix, ne suis l'objet d'aucune prémonition.
Tout se passe pourtant comme si une partie non négligeable de ce j'ai écrit depuis des décennies avait trait aux situations que nous vivons actuellement. (Ce qui au passage montre l' "évolution" dont se sont montrés capables nos "Responsables" pendant ce laps de temps).
Nous avons connu Geronsar Ier, instigateur de la "méthode" Geronsar (JE SUIS.. : "Coupables, pas Responsables" ; ABC : Lettre d'octobre 97), puis Geronsar le Terrible encore appelé Sarrondeau, qui s'engouffra avec délectation dans les traces de son prédécesseur. Sans la moindre contestation possible, notre actuel Ordonnateur de l'injustice et de l'insécurité sur la route, véritable caricature de tout ce que je dénonce depuis si longtemps, a d'ores et déjà gagné ses galons de Geronsar le Grand.
Claude Vallier