ABC : Septembre 1999

MORT DE LA PETITE AURORE

Il y a quelques jours, le premier septembre exactement, une petite fille de 5 ans aux boucles brunes s'est fait écraser juste devant chez moi.
Comme pour les précédentes victimes (la quatrième à ma connaissance en 2 ans, et je ne suis évidemment pas au courant de tout ; combien depuis l'agencement du quartier il y a une quinzaine d'années ?), c'est arrivé alors qu'elle traversait en étant tout d'abord masquée par le bus qui venait de la déposer.
C'est-à-dire exactement dans les conditions que je dénonce depuis tant d'années (L'ART DE BIEN CONDUIRE : "Sécurité indirecte". ABC : Lettres de liaison de de juin, d'Août, de décembre 1997), sur un de ces passages pour piétons placés de manière criminelle juste après les arrêts des bus qui les masquent.

Le conducteur "n'avait jamais eu d'accident grave" : entendez par là que personne ne s'était jamais inquiété d'accidents bénins sans comprendre que le caractère anodin d'un accident ne doit jamais rien qu'à la chance ; ceux qui me lisent régulièrement vont commencer à trouver que je radote.
Il a laissé une trace de freinage de 26 mètres avant le choc (ce qui déjà suppose "une certaine vitesse" à un endroit particulièrement "sensible") sans trouver le moyen durant tout ce temps d'éviter la gamine ! Sans doute avait-il bloqué ses roues ...

La mère a pour sa part trouvé normal de laisser une enfant très jeune se précipiter seule sur la chaussée en venant d'un endroit masqué ! Comme dans les cas semblables personne ne pourra dans ces conditions imaginables de désespoir total lui reprocher sa faute. Ni lui faire remarquer que quelles que soient les lois, les sanctions prévues postérieurement aux drames qu'elles ne réparent pas, on ne pourra jamais empêcher qu'un conducteur (nous sommes plus de trente millions rien qu'en France) ait un comportement aberrant, quelle que soit la cause de cette folie momentanée : problème personnel très grave, emprise d'une drogue licite ou non, apprentissage de la conduite limité à celui dispensé par les Instances officielles etc ...
Mais comme jamais un véhicule n'a émergé brutalement du bitume, il suffit par conséquent d'un minimum d'attention pour se préserver du pire à coup sûr, et qui plus est en préserver les siens !

Ces gens sont des gens simples, peu instruits. Le premier a tout juste été capable d'obtenir son permis de conduire, mais pas d'apprendre à le faire (On ne peut une fois de plus que déplorer que ces deux événements soient sans lien entre eux !).
Il est paraît-il complètement effondré, cloîtré chez lui en état de totale dépression. Remords tardif peut-être mais la famille d'Aurore aura au moins l'infime consolation de savoir que le drame n'a pas été perpétré comme il arrive parfois par un type qui par surcroît s'en moquerait.
Il va bien sûr être sanctionné, mais rien de tout cela ne réparera l'irréparable.
La seconde avait seulement réussi à mettre au monde une enfant rieuse qui ne demandait qu'à vivre. Comment va-t-elle se remettre du drame ?

Mais que dire maintenant de ces personnes bardées de diplômes, jugées dignes d'être "responsables" (chaque fois ce mot écorche ma plume) de l'agencement du quartier ?
Elles, personne ne songera à leur faire même une réflexion, elles pourront continuer à se gargariser de leur importance, ce nouveau crime n'entachera pas plus leur "honorabilité" (encore un mot que je supporte mal) qu'il ne troublera leur conscience ou qu'il ne nuira à leur carrière ...

L'inconséquence inouïe qui consiste à ne pas comprendre qu'un gosse peut émerger d'un endroit masqué au moment où passe une voiture est pourtant la même dans les trois cas.

Je reviens de la manifestation de sympathie organisée par les gens du quartier, le voisinage de la famille d'Aurore. J'ai été surpris du relatif bon sens des remarques entendues dans la foule.
Bien sûr il y avait quelques pancartes du style : "A bas les automobilistes, on veut plus de sanctions, plus de feux, plus de radars, plus de n'importe quoi" sans comprendre que cela ne peut rien résoudre (voir plus haut).
Mais nombreux étaient les participants du cortège qui semblaient tout-à-fait en phase avec ce qui est énoncé plus haut, fustigeant presque en premier lieu l'agencement meurtrier des infrastructures. Certains témoins énonçant même : "de toute façon, quelle qu'ait été son allure, comme cela s'est produit, il n'aurait pas pu l'éviter".
Ce qui au passage n'est pas du tout mon avis. A l' ABC, le contrat de résultat que nous nous imposons implique de passer partout en tenant compte de toute éventualité. (L'ART DE BIEN CONDUIRE : "C'est toujours en imaginant TOUT ce qui pourrait se produire que l'on garde une chance raisonnable qu'il n'arrive jamais rien".)
Et le fait de voir se précipiter un gosse de derrière un bus arrêté est une éventualité particulièrement imaginable donc aisément prévisible.

Ceci dit, le bon sens de ces gens me semble porteur d'un très grand espoir. Il suffira qu'un jour on comprenne que "les choses de la route" doivent être traitées par des personne capables et non systématiquement déférées en raison de plans de carrières ou d'amitiés politiques pour que les choses s'arrangent comme par enchantement.
En effet, il n'y a en l'occurrence que les "Responsables" (décidément ..) pour n'avoir aucune conscience de leur responsabilité et pour ne rien comprendre aux problèmes dont ils ont la charge. Ce qui n'est pas nouveau en ce domaine (comme en tant d'autres ?). J'écrirai un jour plus longuement sur l'abêtissement presque obligatoire, sauf insigne qualité, des personnes qui ne sont pas confrontées à une nécessaire remise en question.

Un conducteur qui se croit très fort parce qu'il conduit "aux réflexes" alors qu'il n'a en fait pas la plus petite notion de conduite, n'étant capable ni de tenir compte d'une éventualité évidente, ni d'avoir une réaction technique correcte en cas de besoin ; une mère qui trouve normal de laisser sa gosse se précipiter sur la chaussée en venant d'un endroit où elle n'était pas visible ; des "responsables" totalement inconséquents qui agencent des infrastructures dans le mépris le plus complet et des règlements existants et du simple bon sens, le tout avec la complicité d'une véritable armée (combien y a-t-il de gens au courant avant que la construction effective d'un quartier ne corresponde aux plans préalablement tirés ? combien y a-t-il eu d'observateurs de tout poil de ces aberrations en quinze ans, en comptant ceux dont la fonction leur a fait comptabiliser les accidents mortels précédents ?) : on peut dire qu'ils ont été nombreux à s'acharner sur la petite Aurore pour lui arracher la seule chose qu'elle possédait, la chose la plus précieuse, inestimable, sa vie !

Claude Vallier


(NOTE : Aurore est le prénom que j'ai trouvé se rapprochant le plus du nom réel de la petite fille assassinée)
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