Pourquoi un si long silence ? Après l’adieu fait à Jean-Claude Gayssot, j’avais bien sûr écrit un texte pour fêter l’évènement et pour souhaiter la bienvenue à son successeur, tandis que j’écrivais à ce dernier, comme à tous les Ministres des Transports nouvellement nommés depuis des décennies.
Ma nonchalance aidant et dans l’attente d’une réponse à ma lettre (attente déçue, il faut le dire), je n’ai pas mis tout de suite ce texte sur ce site. Ensuite, je n’ai plus osé le faire tant était grande la discordance entre les espoirs induits par la nomination des nouveaux "responsables" et les déclarations d'intention de ces derniers.
En effet, ce texte plein d'allégresse annonçait l’avènement de mesures rappelant étrangement les paroles que je prêtais en guise de poisson d’avril à un Gayssot promettant des études honnêtes et sérieuses, l’évaluation de l’efficacité des mesures adoptées, la sélection de responsables compétents, l’identification puis la chasse aux personnes dangereuses et une certaine libéralisation vis-à-vis des conducteurs sûrs, la justice et la sécurité sur la route etc. (ABC : Lettre d' avril 1998)
Il faut en effet rappeler que beaucoup des personnes choisies pour traiter du problème ont été recrutées parmi celles qui avaient saisi le Conseil constitutionnel contre la fameuse (c’est-à-dire l’infame) loi dite "loi Gayssot".
Au début de cette nouvelle année, le Premier Ministre lui-même est monté au créneau, au cours de l’émission "Zone Interdite" diffusée par M6 le 5 janvier dernier.
Pour ne pas risquer de trahir ses propos, j’ai ré-écouté plusieurs fois le passage que j’avais enregistré que je vais donc vous citer sans en modifier un seul mot :
"Nous avons mis en place un dispositif que nous allons valider tous les 3 mois. Le 26 mars je réunis à nouveau tous les Ministres. Nous ferons un premier bilan. Et si nous devons changer notre organisation, nous changerons l'organisation. Notre méthode c'est les résultats. Moi je regarde les indicateurs..."
NOTE : C’est fabuleux d’entendre cela. C’est exactement ce que je réclame depuis plusieurs décennies. Pourquoi a-t-il fallu attendre si longtemps pour voir notre pays doté d’un Premier Ministre de cette qualité ? Il s’agit à l’évidence de l’application de la méthode Raffarin, dont on ne cesse de nous vanter les mérites. Mais poursuivons notre écoute :
"... Ou on fait baisser les accidents et les mesures sont bonnes, ou on ne les fait pas baisser et alors à ce moment-là, on augmente la sévérité."
Inouï, incroyable, TERRIFIANT ! Toute éventualité de remise en question est éliminée a priori, toute projection de responsabilité sur autrui affirmée d’avance. J’ai toujours fait le parallèle entre ces conducteurs provoquant un accident projetant sur autrui la totale responsabilité de la faute commise et l’attitude qui lui ressemble étrangement des "responsables" chargés (ou qui se chargent eux-mêmes, en l’occurence) de nos problèmes routiers.
J’ai souvent dénoncé les ravages qu’exerce le pouvoir sur les individus. Pour s’en faire une idée, dans le cas présent, cherchez dans votre entourage un gosse de six à sept ans dont vous voudrez tester la raison et demandez-lui de réfléchir pour terminer la phrase : "Si nous obtenons des résultats, cela voudra dire que nos mesures sont bonnes, si nous n’obtenons pas de résultats, cela voudra dire ...... ". Dans tous les cas où votre cobaye enfantin ne sera pas frappé de débilité profonde, le gamin répondra : "cela voudra dire que les mesures sont mauvaises" (ce qui sous-entend qu’il faut rechercher d’autres solutions). Mais de cet embryon de raison, les personnes si brillantes "à l’école" qu’elles ont été jugées dignes des plus hautes responsabilités semblent totalement (et constamment) privées ! Probablement du fait d’une suffisance qui les empêche absolument d’envisager la moindre remise en cause. Pour aller au fond de ma pensée, je crois sincèrement que cette façon de fonctionner est la cause de la quasi totalité des malheurs de l’humanité depuis que celle-ci existe, seules les catastrophes naturelles (mais non leur traitement, qu’il soit préventif ou curatif) ne lui devant rien.
Il faut par ailleurs souligner que dans le cas présent, cet aspect du problème semble avoir échappé à tous les commentateurs, ces derniers ayant seulement relevé la détermination affichée par le Chef du Gouvernement.
Quelques jours auparavant, notre parait-il si brillant Ministre de l’Intérieur était venu sur une autre antenne (France2 : "100 minutes pour convaincre") nous expliquer qu’il allait régler le problème de l’insécurité routière en truffant les autoroutes de moyens de détection automatiques des vitesses en contravention avec le dogme. Rappelons quand même à cette occasion deux choses :
1/ Le vingtième seulement des victimes que l’on déplore chaque année trouve la mort sur le réseau autoroutier, et dans un certain nombre de cas, par suite d’inattention, voire carrément d’endormissement. On peut donc immédiatement mesurer la pertinence et prévoir l’impact de la mesure qui reçoit la totale adhésion de celui qui la promet.
2/ Le véhicule du même Ministre venait alors d’être surpris à 200 km/h quelque part dans le sud de la France. Ces mêmes personnes usant volontiers et abusant même de phrases dont elles semblent ne pas comprendre le sens comme "les accidents n’arrivent pas qu’aux autres", et estimant que la vitesse est un crime qui ne mérite même pas d’être défendu (Note : contrairement aux autres crimes, réels, qui supposent un droit à défense prévu dans la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme - que ce Haut Dignitaire raille il est vrai, ayant affublé au cours de la même émission les défenseurs de ce texte de l’appellation péjorative de "droits-de-l’hommistes" -, garantie reprise dans notre Constitution).
On pourra utilement, à propos de ce comportement, se reporter aux Lettres d' août 2000 et de janvier 2001.
Pour revenir aux voeux, en quelque sorte, du premier personnage du royaume en terme de pouvoir, sinon d’étiquette, adieu donc aux études honnêtes, aux examens de pertinence, aux évaluation d’efficacité, adieu justice, adieu sécurité !
Le principal intérêt de cette intervention est de nous annoncer à quelle sauce nous devons nous attendre à être mangés. La terreur qui règne va s’intensifier sur la route, sans réel profit pour les victimes : des résultats finiront sans doute par être obtenus mais ils seront minimes (et d’ailleurs dus en majeure partie à d’autres causes : on continue évidemment à remplacer des routes dangereuses par des "quatre voies" par exemple), mais le comble est que ces gens en seront fiers ! Ils auront réussi à épargner 10, 15 % de vies humaines, "ils auront donc eu raison !" Et peu importe que d’autres (pays) aient eu, eux, 50 % de résultats, peu importe qu’il soit possible d’en obtenir 80 %. L’important pour eux n’est pas, contrairement à ce qui est dit, et malheureusement à ce qui est crû, d’obtenir des résultats, mais de les obtenir coûte que coûte sans avoir dû se remettre en question ! Ce qui bien sûr n’est pas facile en s'appuyant sur des bases fausses, il n’y aurait pas eu besoin des 5 années de démonstration par l’absurde de l’équipe précédente pour s’en apercevoir.
Comme je l’avais écrit quand Gayssot, s’étant lamentablement planté avec son crime de Très Grande Vitesse, avait radicalisé sa position avec la généralisation des retraits de permis sur le terrain et sur le champ, dont les acteurs de la répression font actuellement leurs choux gras, la qualité d’un responsable ne peut en l’occurence se mesurer aux résultats bruts obtenus (il suffirait d’interdire les véhicules pour supprimer tous les accidents qu’on leut doit), cette qualité se mesure au rapport qui existe entre les mesures assénées et ces résultats. Gayssot a multiplié la répression par deux ou par trois pour obtenir un résultat nul, la seule conclusion que ses successeurs sont susceptibles de tirer de cette prestation lamentable est de continuer dans la même voie ! Ainsi, on finira par constater des résultats minables en ayant finalement multiplié la répression par six ou huit ou dix, toujours sans chercher à évaluer la pertinence des mesures imposées et donc la justification de cette répression.
Bonne continuation Messieurs, Ministres brillantissimes, ceux qui sont morts et ceux qui vont mourir vous saluent !
Je vous souhaite à tous une bonne année quand même.
Claude Vallier