UN REGLEMENT DOIT-IL COMPTER PLUS QUE SA RAISON D'EXISTER ?
Il y a quelques semaines, j’ai été contacté par une collaboratrice de Mireille Dumas pour participer à l’émission sur les violences routières diffusée le mardi 4 mars. Je pensais donc avoir l’occasion de présenter les études que j’avais pu faire et une partie des solutions que ces études avaient induites, et plus encore parler d’une expérience qui m’avait permis de mettre en pratique mes théories.
Je me suis donc présenté le jour de l’enregistrement muni de nombreux documents que j’avais passé la semaine à ré-étudier. Quand mon tour est arrivé de m’exprimer, du moins je le pensais, j’ai eu la surprise d’être présenté comme le délinquant sans foi ni loi, responsable presqu’à lui seul de tous les malheurs que l’on venait de voir évoquer. Comment donc cela a-t-il pu se produire ? Au cours de l’entretien que j’avais eu avec la journaliste de l’équipe de Madame Dumas, j’avais eu l’occasion d’exposer un certain nombre de mes réflexions sur les conditions de l’obtention d’une sécurité optimale sur la route. Entre autres, le fait qu’il arrive que le règlement ne soit pas suffisant pour prémunir de tous les aleas de la route et j’avais donné maints exemples de cas où, ce règlement ne suffisant pas, il fallait aller "au-delà". D’une façon générale, j’avais émis l’idée que le règlement n’est qu’un moyen d’obtenir un résultat - ici la sécurité - mais que ce résultat doit dans tous les cas rester le but réel qui doit toujours primer. Au cours de la conversation, pour répondre à une question posée avec insistance par l’enquêtrice cherchant à savoir s’il m’était arrivé de ne pas respecter un règlement, j’avais dû piocher dans ma mémoire pour trouver un exemple. Et je m’étais souvenu d’un feu rouge placé pour protéger un portail fermé la nuit alors que le feu fonctionnait 24 heures sur 24, donc même à des heures où sa fonction n’existait plus. J’ai dit à la journaliste que, dans ces conditions précises, il m’était effectivement arrivé, rentrant chez moi à une heure tardive et arrêté devant un portail hermétiquement clos, de redémarrer en constatant le côté un peu surréaliste de la situation. Peu importe que cette anecdote date d’une vingtaine d’années : je l’assume parfaitement !
Toujours est-il que, sur une heure d’interview entièrement dédiée à la sécurité, cette anecdote a été sortie de son contexte et utilisée pour me faire passer pour un voyou responsable de toute la misère du monde.
Comme il serait parfaitement stérile, dans le cadre de cette lettre de liaison d’une association de conducteurs, de disserter sur la malignité humaine en général ou sur l’honnêteté intellectuelle en particulier, je vais développer aujourd’hui cet aspect du problème escamoté : que doit-on privilégier, du règlement ou de sa raison d’être ?
Avant de tirer une conclusion définitive je voudrais rappeler quelques exemples dont certains figuraient déjà dans L’Art de Bien Conduire.
J’ai un jour été le témoin de la scène suivante. Des voitures étaient en attente devant le feu rouge placé à la sortie du parking d’une grande surface. Voyant l’autre feu passer successivement au vert, puis au rouge, puis de nouveau au vert, les conducteurs arrêtés s’apercevaient que leur feu était bloqué au rouge. Alors, dans une proportion sans doute peu inférieure au tiers d’entre eux, beaucoup démarraient rageusement sans tenir le moindre compte de la circulation principale, obligeant certains conducteurs de l'avenue à freiner d'autant plus brutalement qu'ils avaient tout lieu d'être surpris puisque leur propre feu était vert. Ayant pris conscience du fait que le règlement était inapplicable puisque leur feu était définitivement bloqué, certains conducteurs, parce qu’ils étaient contraints de ne pas respecter ce règlement, en oubliaient tout simplement sa raison d’être, la sécurisation des deux circulations perpendiculaires entre elles.
Vers la même époque j’avais eu vent des deux faits divers suivants : un conducteur s’étant engagé dans une entrée d’autoroute barrée par un camion en panne ou accidenté, avait fait demi-tour dans des conditions telles qu’il avait provoqué un accident mortel.
Un chauffeur de car, ayant crû, après vingt minutes d’attente, que le passage à niveau automatique qui l’avait arrêté était en panne, avait redémarré ... juste au moment où le train arrivait.
Une caractéristique est commune à ces trois exemples : contraintes (à leur corps défendant) de ne pas appliquer un règlement effectivement inapplicable en l’occurrence, certaines personnes en perdent totalement de vue la raison d’être de ce règlement. Au mépris absolu des conséquences éventuelles de leurs actes.
Il y a des situations où le règlement n’interdit pas d’effectuer une manoeuvre dangereuse dans les conditions du moment : j’avais rapporté ce cas où, devant tourner à gauche, dans des conditions parfaitement légales, je n’avais pas supporté de devoir rester un long moment avec ma moto arrêté au milieu de la route, frôlé par des véhicules qui pouvaient être éblouis par ceux qui défilaient en face. Empruntant ce trajet chaque jour à la nuit tombée, je préférais aller faire un demi-tour plus loin dans des conditions (légales ou pas ? J’avoue ne pas m’en souvenir) dans lesquelles je ne prenais aucun risque, attendant à l’abri du bas-côté que la voie soit libre dans les deux sens. Il est évident que d’autres se seraient contentés de la légalité de la manoeuvre projetée plutôt que de prendre les précautions nécessitée par leur sécurité.
Il existe un très grand nombre de circonstances qui ne peuvent en aucune manière avoir été prises en compte par un règlement qui ne peut qu’être un cadre général où le libre arbitre doit intervenir. Et je ne parle même pas des "erreurs" de signalisation (pas si rares) ou des panneaux qui ont pu être arrachés ou renversés (accidents ou vandalisme).
Dans tous ces cas, le respect du résultat à obtenir peut seul permettre d’éviter les avatars qui seraient dus à l’insuffisance du règlement ou à sa difficulté d’application.
On peut encore citer des cas où l’interprétation de la situation ou du règlement peut être différente selon les différentes personnes. Par exemple celui d’un petite ruelle ou impasse dont l’importance n’a pas été jugée suffisante pour qu’elle soit dotée d’une signalisation à l’endroit où elle débouche sur une voie plus importante.
Se croyant à l’abri du règlement certains s’autorisent à prendre "leur" priorité (du moins dans les cas où eux-mêmes n’y prennent pas de risque car les mêmes personnes qui trouvent normal de déboucher devant un deux roues ne le feraient pas devant un camion) tandis que d’autres pensent que la grande artère possède une "priorité de fait".
Un effet particulièrement pervers de l’utilisation de la primauté du règlement sur sa raison d’être est en effet la caution qu’il offre à certaines personnes d’exercer leurs instincts les plus agressifs.
J’ai eu l’occasion, dans Le Livre Noir de la Sécurité Routière, d’évoquer ces accidents acceptés (voire provoqués) délibérément par des personnes sous prétexte qu’elles sont "dans leur droit" sans même parler des authentiques exactions de "justiciers".
Dans un ordre d’idée voisin, on doit rapprocher de ces comportements les risques pris ou imposés aux autres par des personnes autorisées à ne pas se plier aux règles communes et qui ce faisant n’ont pas un sens moral suffisant justement pour tenir compte de la raison d’être du règlement.
Souvenez-vous de la voiture d’un certain Jean-Claude Gayssot blessant un scootériste en brûlant un feu rouge sans avoir pris la moindre précaution.
Personnellement j’évite maintenant de me servir de ma moto la nuit dans ma banlieue du fait du nombre de véhicules "autorisés" qui se permettent de brûler les feux à pleine vitesse.
Comme si le droit légal de faire quelque chose exonérait du devoir moral de le faire proprement.
Il y a enfin des cas, plus nombreux qu’on le croit, où l’on est obligé d’effectuer un choix entre deux transgressions. Près de chez moi par exemple, sur la voie qui longe la Seine, on a peint une ligne médiane continue interdisant les dépassements. Or, cette route est trop étroite pour que l’on puisse doubler les nombreux cyclistes qui l’empruntent en leur laissant la place réglementaire (et, j’y tiens, la place nécessaire à leur sécurité) sans mordre la ligne médiane. Le strict respect du code imposerait donc de parcourir les six ou huit kilomètres que dure le trajet en restant derrière eux, à leur vitesse. Ce que bien sûr personne ne fait (J’imagine la révolution que créerait un tel comportement à l’heure par exemple où les gens se rendent à leur travail !). La plupart des conducteurs, pour ne pas mordre la ligne continue, frôlent les cyclistes, faisant le choix, conscient ou non, de la transgression qui fait courir le moins de risque à leur permis. Et se considéreraient innocent d’un éventuel accident au cas où un cycliste ferait un écart (comme si cette éventualité était imprévisible).
J’avoue, et je le revendique, faire délibérément le choix inverse. A un moment, facile à trouver car la circulation se fait principalement dans un seul sens qui change selon les heures, où cela ne peut causer aucune gêne à quiconque, je mors largement la ligne interdite pour garantir la sécurité des cyclistes que je dépasse.
Je ne serai en effet jamais de ceux qui tuent ou qui blessent (ni qui se tuent ou qui se blessent) allègrement sous le prétexte qu’ils sont, ou croient être, dans leur droit. Et je resterai de ceux qui pensent qu’il est moins grave d’attraper une contravention que de provoquer un accident.
Si vous êtes rigidement enfermé dans une certitude contraire, je vous demande de vous poser la question suivante : si vous êtes les parents du gosse à vélo, préférez-vous qu’on lui fasse courir des risques en l’absence de faute ou préférez-vous que l’on s’arrange pour toujours assurer sa sécurité ? Le simple fait d’envisager un cas pratique et non un principe appliqué de manière rigide (et fumeuse) suffit à trancher définitivement : le règlement n’est qu’un moyen d’obtenir le résultat que l’on souhaite obtenir. S’il devient nuisible à ce résultat, on ne doit pas s’y laisser enfermer. (Combien d’exactions ont été commises depuis que l’humanité existe sous le prétexte d’un règlement ou d’un principe intangible, sous la caution du respect des consignes reçues ?)
On a jusque-là parlé de comportements parfaitement délibérés. Que dire des erreurs dans la connaissance ou l'interprétation du règlement ? Que dire des cas où une éventuelle fatigue, une inattention fugitive (qui n'a pas, une seule fois dans sa vie, "oublié" de prêter attention à un panneau, à une balise ?) entraînent un comportement plus ou moins automatique placé sous la dépendance du seul inconscient (qui, rappelons-le, ne s'embarasse pas de nuances)?
Dans tous ces cas, il faut comprendre que seul le principe intangible de la primauté absolue du but à atteindre doit rester l'impératif élevé au rang de seconde nature !
Le corollaire de ce qui précède, non obligé il est vrai mais dépourvu d’importance capitale, est que dans le cas où le règlement devient sans objet, il est indiscipliné sans doute mais non impardonnable de ne pas s’y soumettre aveuglément.
Un dernier exemple fait d’ailleurs comprendre le caractère artificiel des prises de position inverses entendues. La plupart de ces personnes qui se disent scandalisées que l’on ose transgresser un règlement même sans faire courir le moindre risque à personne se permettent presque toutes de traverser quand le feu ne leur est pas favorable pour peu qu’aucun véhicule ne soit présent (et même parfois ...) ce qui n’a rien d’une attitude générale ou obligatoire : en Allemagne ou en Suisse cela ne se fait pas. Et ceci même lorsqu’elles sont accompagnées de leurs enfants, inculquant à ceux-ci ce que j’ai parfois appelé "le droit de se faire écraser" ! Comme si le sacro-saint respect du règlement n’était applicable qu’aux autres ou dans des conditions qu’elles s’arrogent alors le droit de déterminer. Comprenne qui pourra.
Le problème n’est donc pas si simple et les personnes qui prétendent avoir tranché de manière définitive et manichéenne me terrifient.
Il est d’ailleurs surprenant qu’au cours d’une émission en principe consacrée à la sécurité (à moins que ce ne soit à la sensation ?), le fait de considérer que la recherche de la sécurité doive se placer au-dessus de toute autre considération soit considéré comme scandaleux !!
Au cours d’une émission diffusée sur France 2 le 26 février et qui portait sur le code de la route, l’ancien rallyeman Bernard Darniche, reconverti et présenté comme un spécialiste de sécurité, conseillait comme une évolution souhaitable "de ne pas inciter les gens à penser qu’ils sont en sécurité parce qu’ils respectent une réglementation et que c’est avant tout leur propre responsabilité qui fera leur sécurité". Ce qui revient strictement à exprimer la même philosophie de la conduite et de la sécurité que celle que j’exprime plus haut (et en de nombreux autres endroits).
Dans L’Art de Bien Conduire, j’évoquais le problème de ces contrats de moyen qui nous sont imposés en lieux et place de contrats de résultats. Tout en précisant que cela n’empêche pas le conducteur doté d’un sens moral suffisant de s’imposer ces derniers.
J’affirme donc haut et fort que la raison d’être d’un règlement doit toujours être l’élément prépondérant à prendre en compte. Le règlement n'étant qu'un moyen mis au service du résultat à atteindre.
Je rappelle d'ailleurs ici que j'ai même souvent assimilé le tranfert que font certains de la priorité du résultat sur le moyen à une véritable perversion.
Il ne s’agit pas de la conséquence d’un "je-m’en-foutisme" absolu et du mépris des victimes potentielles que cette attitude entraînerait mais tout au contraire d’une réflexion élaborée dont la finalité est le respect absolu des personnes, de leur intégrité comme de leur matériel.
Je souhaite à ce sujet préciser que les principes que je mobilise au service de ma conduite et mon attitude vis-à-vis d’autrui m’ont permis de parcourir à ce jour environ 1 million 800.000 km en un peu plus de 40 ans sans avoir d’accident. Je comprends mal comment les personnes qui prétendent me condamner peuvent nier que j’ai fait courir ce faisant moins de risques à la communauté que si j’avais dû déclarer une douzaine de sinistres (actuellement, la probabilité moyenne d’avoir un accident doit être de l’ordre de 1 sur environ 150.000 km parcourus). Une douzaine ... ou beaucoup plus, car par définition une moyenne est la résultante de données supérieures et de données inférieures.
Quand je songe au niveau d’attention, de réflexion, de bienveillance à l’égard d’autrui nécessaire pour obtenir ce résultat, au nombre de situations anormales rencontrées, au nombre de pièges déjoués, au nombre d’erreurs que j’ai vu se commettre devant mon capot, au nombre de véhicules que j’ai dû éviter, au nombre de voitures qui ont franchi un stop devant mon guidon, aux retours de week-end hivernaux, aux routes glissantes ou au brouillard (c’est long un million et demi de kilomètres !), je suis fier d’être ce genre de criminel !
J’ai tout entendu, sur le plateau du tournage, des insultes à peine déguisées aux plus incroyables stupidités : certains m’ont conseillé d’aller me faire soigner, d’autres ont parlé de mon "déni de réalité" (les mêmes qui ont fait disparaître des statistiques officielles les preuves de ce que j’avance afin de faire prévaloir "leur" doctrine), affirmant qu’une absence absolue de sinistre sur une aussi longue période ne devait rien qu’à la chance alors que les documents escamotés montrent qu’il n’y a pas, et de très, très loin, de meilleur élément prédictif.
Quoiqu’il en soit, les vociférations de ces personnes que je considère comme responsables de l’incurie de notre pays en ce domaine m’indiffèrent.
Mais une réaction m’a fait mal : celle qui traduisait l’incompréhension et de ce fait l’indignation de cette femme qui a perdu son fils. Etant donnée la présentation faite de moi, comment lui faire comprendre que tout le travail de recherche et de réflexion que je mène sur le sujet depuis trente ans a justement pour but d’éviter des drames comme celui qu’elle a subi ?
J’ai tout juste pu lui glisser que si les victimes n’avaient croisé que des criminels dans mon genre, elles seraient toutes en vie, je ne pense pas qu’elle m’ait entendue.
J’ai quelque chose d’encore bien plus grave à dire aux parents des petites victimes : si j’avais été en charge de ces problèmes quand on a commencé à s’en préoccuper, la plupart de leurs enfants seraient encore présents. Mais là encore, je n’ai aucun moyen de me faire entendre et de le leur faire croire.
Claude Vallier, criminel en liberté (pour combien de temps ?)
NOTE du 10 juillet 2003 :
Au décours de cet enregistrement, j'avais adressé à Madame Dumas une lettre recommandée pour m'opposer à la diffusion de mon "témoignage" à ce point manipulé. Madame Dumas m'a alors reçu et, contre la double promesse que l'adresse du présent site serait porté à la connaissance du public concerné (sur le forum et/ou dans le générique de l'émission) et que je serai invité par la même équipe au mois de mai pour l'enregistrement d'une interview cette fois authentique, j'ai finalement accepté que le témoignage truqué passe à l'antenne. Je pensais en effet, grâce aux "rattrapages" offerts, pouvoir enfin faire état de mes recherches sur la sécurité routière et par la même occasion corriger la fausse image donnée de moi.
Il est maintenant superflu de préciser qu'aucune des deux promesses faites n'a été tenue. Elles n'ont été prononcées que pour arracher mon consentement à la diffusion de ce qui avait été planifié pour l'émission. "Il est des gens dont les promesses n'engagent que ceux qui les reçoivent", selon la formule consacrée. Bien plus, le passage obtenu de cette manière a parait-il été rediffusé à l'occasion d'un "best of" (!) de l'émission. Rien n'a changé dans les mentalités depuis l'époque de l'enlèvement des Sabines. Pour peu qu'ils n'aient pas eu à en subir de conséquences fâcheuses pour eux-mêmes, les gens sont toujours très fiers des exactions qu'ils ont pu commettre impunément.