Il est évidemment illusoire de vouloir donner par écrit des indications valables sur la manière pratique de conduire. De plus, je ne possède pas de qualification particulière à ce sujet. Je vais pourtant tenter de définir quel serait le comportement idéal permettant de sillonner la route de dix-sept à quatre-vingt-dix-sept ans "sans haine, sans heurt et sans violence".
En effet, on a vu en première partie que pratiquement toutes les causes d'accident sont de nature psychologique, les conditions matérielles ne pouvant être considérées que comme le cadre dans lequel se produit l'accident. La cause effective est le fait de pas avoir adopté un comportement adapté aux conditions rencontrées.
On peut donc déduire qu'être un bon conducteur est avant tout un état d'esprit, presque une philosophie. Avant d'évoquer des problèmes d'ordre plus technique, il est par conséquent logique d'essayer de cerner la nature de cet état d'esprit.
Pour bien conduire, il faut souhaiter que tout se passe bien, pour tous. Cela suppose avoir pris le parti en montant dans sa voiture de contrôler et d'écarter toute agressivité, au bénéfice d'une tolérance, d'une bienveillance à l'égard d'autrui confinant à une sorte de sérénité. La route étant un endroit que l'on doit partager, comme on partagerait une propriété de week-end ou de vacances, rien ne peut se faire de satisfaisant sans l'acceptation de cette convivialité. Je connais un vieil ami à moi qui considère que le code de la route ne devrait rien être d'autre qu'un code de savoir-vivre, de "bonne conduite".
Pour rendre efficient ce désir de bien faire, il est nécessaire de se sentir redevable de tout ce qui se passe sur cette route ou ses abords (et plus encore de tout ce qui pourrait s'y passer). Tout, cela signifie aussi bien devant, sur les côtés que derrière soi. Et ceci aussi loin que les décisions que l'on est susceptible de prendre peuvent avoir la moindre influence.
Complémentairement, on doit faire l'effort constant de toujours imaginer la totalité des événements susceptibles de se produire et d'adopter un comportement permettant que n'importe lequel de ces événements ne vienne aucunement troubler la sérénité de l'ensemble.
Tout véhicule peut tourner, freiner brutalement, vouloir corriger une erreur de trajet quelles que soient les indications préalablement données ; tout piéton peut adopter un comportement aberrant, toute possibilité offerte par l'environnement, embranchement, portail, bas-côté masqué etc.. peut receler un piège dont il vous appartient de prévoir la nature. Il m'arrive comme à tout le monde d'être passager. Je suis tout à fait surpris de souvent constater que des événements parfaitement prévisibles ne sont pris en compte, et avec surprise, qu'au moment où ils se produisent effectivement. On doit aller jusqu'à envisager l'éventualité de la plus grosse maladresse, pour peu qu'elle soit possible, et même l'éventuelle exaction délibérée.
Je me rappelle un retour sur Paris effectué sur une petite route. Je suivais une moto qui, après avoir beaucoup ralenti à un endroit où je ne pouvais la doubler (on était en plein virage), est montée sur le bas-côté herbeux... simplement pour effectuer un demi-tour brutal sans jeter le moindre coup d'oeil, méprisant circulation, virage et ligne continue. Je doute que ce type de comportement procure à son auteur des joies durables (la probabilité serait plus celle d'une félicité éternelle prématurée) mais je préfère qu'un autre que moi, du fait d'une conduite machinale, soit l'instrument de la sanction un jour ou l'autre inévitable.
C'est seulement en restant persuadé qu'il peut TOUJOURS vous arriver TOUT ce qui pourrait se produire que vous garderez une chance raisonnable qu'il ne vous arrive jamais rien.
La première condition de ce qu'on pourrait parfois presque appeler de la prémonition, tant les indices recueillis semblent ténus, est une concentration absolue, mobilisée bien sûr pour la conduite. On verra plus loin une des conditions de cette concentration.
J'ai presque vécu l'avènement de l'autoradio, en tout cas celui de sa généralisation. J'étais à l'époque très surpris d'entendre sur les ondes vanter l'apport sécuritaire de cet appareil (tenue en éveil, maintien de l'intérêt etc) qui pour moi ne pouvait servir au contraire qu'à distraire le conducteur de ce qui aurait dû rester son occupation principale. Cet accessoire est depuis longtemps passé dans les moeurs. Mais que dire du téléphone ! D'autant plus que ses dangers semblent tout à fait mal compris. On en est à vanter la sécurité apportée par le téléphone "mains libres" ! Je ne crois vraiment pas que la jeune femme au look très "Commerciale" qui a brûlé un feu juste devant ma moto il y a quelques semaines l'ait fait parce qu'elle avait une main occupée. Si celle-ci avait été sur son levier de vitesses, par exemple, elle aurait vu le feu ! Le téléphone est extraordinairement dangereux dans la mesure où il capte l'attention du conducteur, et de façon absolue et imprévue dans le cas d'une information qui surprend ou qui préoccupe. Vous ne me croyez pas ? Prêtez-y attention la prochaine fois que vous entendrez une nouvelle qui vous indigne pendant que vous vous rasez ou que vous déjeunez en écoutant France Info pour la première fois de la journée (publicité gratuite). Vous n'entendrez même pas l'information qui suivra, même si vous attendiez le développement d'un fait déjà connu !
La première utilisation de cette concentration doit être le déchiffrage des intentions des autres usagers. Il est étonnant, pour qui est suffisamment attentif, condition indispensable, de voir comme l'on peut par exemple prévoir quel est le véhicule du groupe rattrapé qui va tourner ou faire un écart. "Flottement" dans sa trajectoire, geste imperceptible de la tête, modification non chiffrable de son allure, si vous êtes dans l'environnement rapproché de cette personne, c'est-à-dire concerné par sa manoeuvre, vous devez avoir eu vent de celle-ci avant qu'elle ne se produise effectivement. Ne me demandez pas toujours comment, je ne pourrais vous répondre que par "concentration alliée au profond désir que tout se passe sans encombre"
La réciproque de ce qui précède est de toujours indiquer clairement ses intentions. Ce qui implique de ne jamais accepter de faire une manoeuvre que l'on n'a pas soi-même prévue, c'est-à-dire "en catastrophe", si cela doit imposer une intervention - ralentissement, modification de trajectoire - d'autrui.
Cela nécessite d'identifier les personnes que vous pouvez concerner, de leur donner une indication, de vous assurer que le message a été reçu et que les réceptionnaires ont la possibilité et l'intention d'en tenir compte. Prendre la peine en cas d'erreur d'invalider le signal donné afin de recommencer toute la procédure à son début. Tout ceci est heureusement souvent plus facile et plus rapide à faire qu'à écrire. Encore faut-il accepter de s'y astreindre.
Vous devez à ce propos vous rappeler que le code ne vous donne aucun droit, et moins encore l'utilisation d'un des accessoires que vous utilisez pour indiquer vos intentions. Par exemple, s'il est toujours légal et souvent nécessaire d'actionner un clignotant pour prévenir d'un changement de direction, ce lumignon ne vous donne absolument pas le droit d'effectuer la manoeuvre projetée si un autre usager semble ne pas avoir pris ses dispositions pour ne pas être gêné par elle. Une des conséquences de ceci est que vous devez vous interdire de prendre ou de garder l'habitude d'effectuer quelque action que ce soit de manière automatique. (Note de juillet 2003 : ceci rejoint d'ailleurs le thème développé dans la lettre de mars 2003, traitant des rapports devant exister entre un règlement et sa raison d'être.) Cet automatisme irait à l'encontre des principes énoncés plus haut : identifier, prévenir, s'assurer que le message a été reçu, compris et accepté ; à l'encontre du fait de conditionner la réalisation effective de la manoeuvre projetée à la validation de ses impératifs de faisabilité.
Que dire encore ? Que vous devez absolument vous méfier de toute interprétation des intentions ou des sentiments "adverses" et qu'en cas de "mini conflit" (nécessité d'un coup de frein intempestif par exemple), vous devez accepter l'éventualité d'une erreur de votre part ou au moins d'une participation à l'erreur commune.
(Et de fait, l'absence de prévision d'une manoeuvre qui a pu être effectuée, qui était donc possible, est déjà en soi une erreur !). De plus, et cela est capital, cette contrition est la condition qui seule, vous laissera en mesure de tirer la leçon de l'expérience.
A propos d'interprétation, on a vu que, malgré les efforts attendrissants des faiseurs de règlements, de nombreuses circonstances nécessitent une analyse intégrant une interprétation (importance relative des voies et priorité "de fait" par exemple). Vous devez dans tous les cas garder présent à l'esprit qu'une autre personne peut avoir une compréhension de la situation différente (inverse) de la vôtre. J'ai cité plus haut cet assureur qui estimait que lorsqu'un automobiliste désire tourner à gauche à l'occasion d'un carrefour, celui qui vient en face lui doit le passage ! On peut ne pas être d'accord, il faut garder à l'esprit que cette façon de voir les choses est possible.
En tout état de cause vous devez vous interdire par principe toute manifestation d'intolérance ou pire, toute exaction de "justicier". Bien au contraire, l'usage fréquent de petits gestes d'excuse en cas de gêne, de remerciement, de demande de "permission" de passage etc, maintient entre les usagers une ambiance d'apaisement et de convivialité qui appelle au partage et non à la dispute de l'espace commun.
On a parlé au début d'agressivité, on vient d'évoquer l'éventualité d'interprétations. Souvenez-vous toujours que ces phénomènes peuvent être considérablement exacerbés et faussés par la consommation, même à des doses parfaitement admises par la loi, du jus de fruit fermenté dont beaucoup d'entre nous accompagnent leurs repas.
Enfin vous devez aussi garder à l'esprit que votre inconscient peut être à ce sujet un partenaire particulièrement lourd à traîner. Et que, même s'il semble bien "rodé" vis-à-vis des problèmes de sécurité, il arrive qu'il se dérègle, à l'occasion d'une de ces péripéties dont la vie a le secret. Et on a vu, à la suite d'un deuil, d'une perte de situation, d'une séparation .. une personne à qui il n'était jamais rien arrivé se mettre à "cartonner" plusieurs fois de suite. Tout simplement parce qu'elle n'a pas pris conscience de ce dérèglement. Et qui le lui aurait fait remarquer ?
Ce phénomène a été particulièrement bien illustré par Claude Sautet dans "Les choses de la vie". C'est alors qu'il est perdu dans ses réminiscences et ses remises en question que le héros, sur le point de voir sa vie subir de profonds bouleversements, commet une erreur de débutant. Impuissant à résoudre son ambivalence, il laissera finalement le hasard décider de son destin. Hasard ou Providence, comme on voudra, qui ne s'embarrasse pas forcément de nuances ! Curieusement, cet aspect du problème a été totalement ignoré de tous les commentateurs (et ils furent nombreux) de cet accident que l'on peut presque qualifier d'accident "d'école".
Heureusement, dans la pratique, sauf malchance insigne, les premières alertes n'entraînent pas obligatoirement d'accident (Rappelez-vous : un accident est en général la conséquence d'un certain nombre de provocations du destin) et, si celui-ci survient, il n'a pas forcément de conséquences "humaines". Ce qui devrait permettre à une personne attentive et surtout prévenue de se reprendre au plus vite en doublant, décuplant son attention et ses précautions dès qu'elle prend conscience de sa nouvelle vulnérabilité.
Quant à vous autoriser à vous laisser guider par la manifestation de pulsions ou d'instincts "primaires", la chose est tellement méprisable mais tellement fréquente que nous l'évoquerons un peu plus loin de façon un peu détaillée.
Pour terminer, il est directement sous la dépendance de votre sens moral de vous interdire de tenter une manoeuvre que vous risquez de ne pas maîtriser totalement. Souvenez-vous, le bon conducteur est celui qui garde en toutes circonstances une conscience sans faille de ses possibilités et de ses limites.
Il est enfin un principe qui doit être intangible. C'est que vous ne devez pas attendre la moindre réciproque à votre conduite. Vous prévenez de vos propres intentions et êtes à l'affût des intentions des autres ? Parfait. Mais vous rencontrerez des usagers qui effectueront des manoeuvres sans prévenir au mépris de toute gêne causée ou qui ne tiendront aucun compte des informations que vous leur aurez données. L'ignorance de cette éventualité de non-réciprocité est une des raisons (loin d'être la seule sans doute) de l'implication relativement plus fréquente des jeunes dans les accidents. Sa prise en compte étant une des composantes de l'expérience. Redisons-le clairement : du fait du niveau de compréhension des problèmes de la route, il reste sur celle-ci des personnes qui continuent à prendre exactement le contre-pied de tout ce qui a été proposé dans ce chapitre. (De plus, on a peine à le croire, mais vous rencontrerez des gens qui n'auront même pas eu vent du présent ouvrage ou qui auront négligé, sous quelque mauvais prétexte - manque de temps, fatigue, travail harassant, maîtresse tyrannique ou que sais-je encore - d'en prendre connaissance !).
Note : Ce chapitre est extrait de L'Art de Bien Conduire, qui fait partie de la trilogie réunie en 1996 sous le titre délibérément provocateur de Je suis un Chauffard
Claude Vallier